Accueil… Bienvenue chez l’Ajusteur de mots, Ecrivain Privé pour tout public
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Les Ailes du Caméléon
C’est le banc le plus éloigné de la bâtisse, le seul d’où je ne vois pas « les autres ». C’est le mien, mon préféré et personne n’ose plus s’y asseoir depuis que j’ai crié haut et fort qu’il m’appartenait. Ici, c’est normal, presque banal de se faire entendre et paradoxalement, ça l’est tout autant de ne rien dire. Je devrais peut-être lui parler à ce garçon, répondre à son bonjour au moins, mais je ne peux pas. Après tout je lui souris, ou presque, puisqu’il ne connaît pas le vrai ! Ce jardinier-météorologiste, qui en plus d’être poli, me parle invariablement du temps qu’il fait, comme si je n’attendais que lui pour m’en apercevoir ! S’il savait à quel point son arrosage quotidien de banalités m’agasse ! Il faudrait que je lui dise que j’ai choisi précisément ce banc pour avoir la paix ! Demain, je lui répondrai demain, ou alors après demain, enfin bientôt, probablement, sûrement, peut-être, je ne sais pas, je ne sais plus et ça m’agace d’y penser. Normalement sur mon banc je peux choisir mes pensées et celles qui m’assaillent sans me demander mon avis comme celles là, me dérangent. …N’y pense plus Camille, oublie, oublie vite et passe à autre chose ! Je ne sais pas précisément depuis combien de temps je suis là ! Je me rappelle juste qu’à mon arrivée le soleil ne flashait pas franchement la nature pendant son dé habillage tandis que le vent de son côté s’excitait comme un fou du spectacle de ce strip-tease général. J’ai vu des branches trop prudes se couvrir de givre faute de mieux, tandis que moi sur mon banc, sur mon iceberg devrais-je dire, je m’encapuchonnais le plus possible pour ne pas geler. Depuis, l’astre bienveillant pointe sa tête chaque jour un peu plus ostensiblement et le vent n’est plus qu’une petite brise caressante un peu fraîche. Et maintenant que mon cercle végétal s’habille tout les jours un peu plus, moi je fais exactement l’inverse. C’est la première fois que je réalise ce paradoxe de la nature qui, à quelques exceptions près, se met à nu quand il fait froid et se couvre plus il fait chaud. Cette observation me ravie. J’ai l’impression d’avoir fait une découverte fondamentale. Que c’est un message même ! Envoyé par Dieu sait qui pour me faire comprendre Dieu c’est quoi ! En tout cas, je le garde et j’y réfléchirai plus tard… ! Pour l’heure, je me contenterai de cette vision que la nature est bien plus belle habillée et que moi je suis beaucoup mieux sans mon accoutrement d’Inuit.
Mais mon banc ne se limite pas à un simple observatoire édifiant. Il est aussi mon île, mon refuge, mon donjon même, car d’ici je peux observer l’entrée sans être vue, enfin presque ! Ma mère doit croire que je l’attends. Dès qu’elle pousse la grille, tel un robot bien huilé elle tourne la tête, lève les yeux, me voit et souris ! Si elle savait à quel point je n’attends personne et surtout pas elle, elle serait déçue. Je devrais peut-être lui dire pour lui faire perdre à coup sure son sourire de caricature ! Cette imposante grille noire que je pourrais franchir avec elle, je sais que c’est ce qu’elle souhaite du plus profond de son être, mais je me garderais bien de lui faire ce plaisir ! Ici mon univers est authentique, sincère, alors que derrière ces ferronneries enchevêtrées il n’y a que de la contrefaçon ! Une sordide histoire qui m’attend et que je pourrais presque oublier ici, dans mon donjon, si seulement ma chasseresse de mère ne venait pas si souvent l’assiéger ! - Bonjour Camille, comment vas-tu aujourd’hui, tu as bonne mine ! J’espère qu’elle ment. Elle m’embrasse, je l’effleure. Je ne supporte plus ce rituel forcé. Il faut que je lui dise. Demain je le ferai. Ses paroles sont artificiellement enjouées, le reste est naturellement sinistre. Ses yeux ont déteints, sa bouche ressemble à un accent circonflexe, on dirait un clown triste sans le costume pour m’éblouir. Quand elle parle, elle m’évoque un soldat sans ses armes, qui reste inquiétant, mais beaucoup moins dangereux. Sa faconde a disparu et son éloquence, autrefois si persuasive, est maintenant incertaine. Je me réjouie de la défaite de son armée de mots acérés qu’elle me catapultait toujours en plein cœur. Pourtant, il me tarde qu’elle reparte, elle me fatigue déjà. Je lui réponds machinalement, mais rien de ce qu’elle dit ne m’intéresse. Elle me fait pitié parfois, alors je me force. Elle m’énerve souvent, alors je m’emmure. Elle pleure doucement, je l’imite, mais en mieux. Elle s’interrompt aussitôt, je n’en rajoute pas. Non, que je n’en ai pas envie, ce serait radical pour qu’elle s’en aille, mais pour ne pas attirer l’attention. Je ne tiens pas à ce qu’elle assiste à mon rapatriement soumis, elle pourrait s’en réjouir la Diablesse! Aujourd’hui j’abrège, l’histoire avec le jardinier m’a contrariée. J’oscille de la tête pour toute réponse, elle comprend et repart. Toutefois pour me protéger d’éventuelles pensées culpabilisantes que je sais toujours à l’affût dans ma tête, je fais l’effort de répondre à son : « Bon ! Et bien je vais te laisser pour aujourd’hui Camille» ! Par un : « C’est cela, à demain. Embrasse Papa pour moi surtout ! Je sais qu’il vient samedi, tu me l’as déjà dis ! » …Pauvre petit Papounet, qui doit se contenter de me regarder quand elle est là, car s’il s’avise de me parler il se fait aussitôt semoncer par sa femme. Il parait qu’il ne sait pas s’y prendre avec moi et qu’il n’a jamais su. Par contre, ELLE, ELLE SAIT et pour cause : c’est ELLE qui m’a élevée, lui en était soi-disant incapable. C’est pour lui suppléer qu’elle a dû faire preuve de tant d’autorité et de sévérité. Comment aurait-elle pu faire autrement pour imposer ses directives à une enfant naïve, rêveuse, inadaptée à la réalité, comme elle disait ! Mon père, lui, n’a jamais rien vu de ces défaillances dans ma personnalité. Il était dans son monde, un autre, celui d’un artiste, d’un poète rêveur, où je m’empressais de le rejoindre dès qu’elle n’était pas là. Lorsqu’ il s’installait dans son fauteuil de prédilection, nous avions un rituel : Je m’asseyais sur ses genoux et calée contre son ventre, je me saisissais de ses grandes mains où ses grosses veines saillantes et bleutées figuraient à mes yeux des chemins cabossés et sinueux que j’empruntais avec mes doigts. C’est ainsi, que main dans la main, nous partions pour de passionnants voyages ! Tandis que mes petits doigts avançaient doucement sur ses veines bombées, il me disait que j’arrivais au Laos, où il y était vraiment allé. A chaque tournant de mes doigts, il me décrivait des palais qui me saisissaient par leur enchantement, me décrivait les rues grouillantes des villages singuliers que je traversais, les artisans appliqués que j’observais et la terre que les humbles paysans ensemençaient. Mais nous n’allions pas toujours si loin car il aimait aussi me faire visiter la France toujours en mêlant ses descriptions à des souvenirs ou vis et versa. C’est ainsi que j’ai parcouru la Bretagne, côté dentelles et côté cœur et que j’ai eu le vertige de haut en bas et de bas en haut de la Pointe du Raz à Redon. Comme lui, j’ai dansé des bourrées endiablées, mangé des crêpes au caramel salé et bu des bolées de cidre de Guilvinec à Beg Porz sans jamais m’enivrer. J’ai été subjuguée par cette mer assiégeante, exaltée comme un vainqueur ou sereine comme un dormeur, mais toujours saisissante et captivante quelque soit son humeur. J’ai halluciné devant ses palettes de couleurs changeantes au gré du temps et du moment. J’ai aspiré à pleines narines ses odeurs de goémon, de pêche fraîche, de coquillages, d’huitres, toutes, mais plus particulièrement des belons, les préférées de mon père et les miennes depuis ! J’ai donc découvert à dos de mains cette étonnante terre Bretonne façonnée comme une broderie et solide comme une aussière. Mais mes voyages ne se sont pas arrêtés là, j’ai visité également la généreuse Alsace, vallonnée et fleurie, le vigoureux Pays Basque, vert, rouge et bleu, la capiteuse Provence, expressive et colorée… enfin, en cheminant sur les veines magiques de mon père je suis allée un peu partout sans bouger de chez moi ! C’était mieux qu’à la télé où l’imagination est laissée pour compte et le rêve fabriqué. Il y en a à qui, petits, on raconte des histoires imaginaires, moi j’en écoutais des vécues en voyageant à dos de mains, c’était autrement plus original ! En tout cas je ne me lassais jamais de ses moments privilégiés où nous partions si loin en restant si proches ; j’aurais juste voulu que cela ne s’arrête jamais ! Aujourd’hui il me reste ces souvenirs que j’essaie tant bien que mal de raviver sur mes mains et bien que les chemins n’y soient pas aussi praticables, ils me permettent néanmoins, de retrouver un bref instant, cette exquise sensation qui m’envahissait alors, de ne rien avoir à craindre, de rien, ni de personne, blottie là, tout contre mon père. Ce souvenir a le désagrément d’être trop furtif, mais la bienveillance de me restituer mes impressions d’alors presque intactes… et c’est magique ! C’est ma chère grand-mère paternelle qui m’a appris l’art si précieux d’entretenir les souvenirs : …Tu sais, Camille, les souvenirs qu’on aime sont des joyaux fragiles, difficiles à conserver intacts. Si tu ne veux pas qu’ils s’altèrent, qu’ils t’échappent, ne les remise pas dans ta tête où ils risquent de se fondre avec le reste mais range les plutôt dans l’écrin de ton cœur, ils y seront bien protégés et beaucoup plus accessibles pour les raviver en douceur… Tandis que les paroles délicates et douces de ma grand-mère résonnent à mon oreille comme une berceuse apaisante, celles de ma mère froides et menaçantes me hantent comme un cauchemar obsédant : …Arrête de rêvasser tout le temps Camille ! Et ne pleurniche pas comme ça sans arrêt pour un rien ! Avec ta sensiblerie maladive, tu vas souffrir dans la vie, c’est moi qui te le dis ! Certes, tu peux remercier le ciel d’avoir mon intelligence et mon physique, mais ça ne fait pas tout, ma fille !
Pour l’intelligence en question, je l’ai accommodée à mon goût, mais pour mon allure de « photocopie » c’est le dégoût qui a eu le dernier mot. Quand tous les détails qui faisaient pourtant nos différences n’ont plus suffit à me convaincre que je n’étais pas ELLE, j’ai carrément déchiré toute l’image ! Enfin, j’ai essayé ! Mais la mort elle aussi m’a trahie ! Heureusement, la providentielle « Pensée » est arrivée, là haut dans la manufacture de mes idées embrouillées, pour m’insuffler ce sursis en forme de compromis qu’il me fallait trouver pour continuer. -Au revoir, Mademoiselle, à demain ! …Non ! Il était encore là celui-là ! C’est cela, oui, au revoir ! Et puis quoi encore ! S’il croit que je vais lui répondre, il peut toujours attendre. Un vague geste de la main lui suffit amplement. J’aimerais l’ignorer totalement, mais je ne peux pas, j’ai toujours été polie spontanément, sauf avec le ciel, allez savoir pourquoi ? … Tu sais, ma fille, je suis bien placée pour savoir que les bonnes manières, comme la politesse, sont des codes qui différencient les classes sociales. Les nantis sont foncièrement bien élevés, les démunis le sont par obligation s’ils veulent pouvoir les servir. La politesse du pauvre est une propension plus ou moins bien développée, celle du riche est une disposition innée. Je n’ai pas eu, comme toi, la chance de naître du bon côté ! Moi, j’ai dû me contenter de les observer et de les imiter pour les côtoyer… J’ai bien entendu la sonnerie, il faudrait être sourde pour ne pas l’entendre celle là ! Je déteste ce son strident qui me sort de mes songes sans ménagement. Je ne veux pas rentrer de suite, pourquoi obéir comme un gentil soldat que je ne suis pas, aujourd’hui je vais attendre qu’on vienne me chercher. C’est reculé pour mieux sauter, je sais, mais entre les murs, « La Pensée » à trop d’efforts à faire pour supporter le décor et les personnages, dans ce jardin, elle n’a rien à changer, tout est à sa place. Ici, elle danse avec ma solitude aux sons des chants d’oiseaux, elle nourri mon imaginaire de pollens odorants, elle m’endort dans un nuage et me berce avec le vent. Dans cet éden délicieux, tout est rythmes harmonieux et compagnies légères et même la mort y est la bienvenue. « La Pensée » m’a fait remarquer qu’on ne fait pas attention à la disparition d’un brin d’herbe et a même ajouté : « Puisque tu ne peux plus te tuer, gomme son image pour t’oublier ! Si tu ne te vois plus, ELLE ne te verra plus non plus !… » Dès l’instant où je n’ai pu cesser de vivre, grâce aux conseils de « La Pensée », j’ai cessé de m’alimenter. Il fallait de doute façon que quelque chose s’arrête ! Et me voilà de nouveau devant ce plateau garnis de leurres effrayants aux yeux bienveillants de « La Pensée » Elle s’emploie toujours au mieux pour rester vigilante à l’heure des repas afin que je discerne le véritable visage de la nourriture et que mon estomac ne se laisse pas abuser, comme elle me dit si bien ! Je me rappelle au début qu’elle s’imposait d’elle-même, sans difficulté, mais depuis que je me trouve laide et qu’elle le sait, elle doit plus souvent argumenter pour me convaincre. Je sais bien qu’elle m’épie quand je me regarde dans la glace, puisqu’elle m’ordonne à chaque fois de fermer les yeux. Elle me dit que c’est dans mon intérêt de ne rien garder de ce qu’on me fait avaler, je veux bien la croire, mais ça me fait mal maintenant. Sur le plateau, c’est le petit comprimé bleu qu’elle préfère et elle me le réclame souvent bien avant l’heure ! …Allons, encore un peu de patiente « La Pensée » ! Tu l’auras ton somnifère, mais il est un peu trop tôt pour dormir, surtout qu’avant j’aimerais bien lire un peu si tu permets ! Ma chambre n’est pas vraiment une cellule puisque la porte n’a pas de verrou, mais par contre, c’est une vraie bibliothèque ! Je lis tout, hormis les livres que ma mère m’apporte, évidemment. Je ne suis pas stupide, je sais bien qu’ils renferment plus de messages codés qu’une nomenclature de la CIA. Et, la cerise sur l’étagère ! C’est un récit d’elle, en personne ! Depuis que son physique et sa jeunesse ne sont plus aussi représentatifs pour convaincre, elle a mis en exergue une parade toute trouvée pour compenser : De physiquement irrésistible, elle est passée à intellectuellement impérieuse ! Enfin c’est ce qu’elle croit… et ce qu’elle voudrait me faire croire ! Ça me fait penser, à une de ces recettes dont ma chère grand-mère a le secret et qu’elle m’a transmise : - …Sais-tu, ma petite Camille, que dans l’existence, il n’est pas prudent de ne privilégier que les apparences, car lorsque l’hiver de la vie arrive, celui qui n’a pas jugé utile de cultiver d’autres atouts pour résister, se sent fort dépourvu pour supporter les avaries du temps ! « La Pensée », qui se méfie probablement que ma curiosité ne soit pas la plus forte, me souffle adroitement …Maintenant que tu te délectes carrément d’entendre bégayer ta mère, tu ne vas pas tout gâcher en lisant ses pensées ! Et puis, rien que ce titre : « Miroir », devrait suffire pour t’en dissuader. Dans ton intérêt, je te conseille même de le brûler » ! Et pour avoir la paix sur le sujet, je me suis entendu penser qu’elle avait raison ! …Tu le liras j’espère Camille, j’aimerais tellement qu’on en parle toutes les deux. A coup sur, ma mère a besoin que je la rassure sur son talent d’écrivain et si je pouvais, je le lirais volontiers son bouquin, mais juste pour la jubilation que j’éprouverais en lui annonçant qu’elle n’en a aucun, enfin j’espère ! « La pensée » qui à toujours une répartie dans ma tête me conseille un argument implacable: - S’il te plait, Mam, ne me force pas à lire en ce moment, ça me fatigue ! Ses lèvres, plus amincies encore sans rouge à lèvres, se contorsionnent sous l’outrage. De toute évidence, il est encore bien difficile à cette bouche de peser ses mots sans basculer de tous les côtés pour répondre. - Au moins, Camille, promets moi de le lire quand tu iras mieux ? « La Pensée » m’intime immédiatement de lui répondre par l’affirmative pour avoir la paix. Finalement, je ne sais plus si je peux ou non le lire ce bouquin ! Voilà encore une preuve que « La Pensée » laisse parfois à désirer sur la cohérence de ses idées ! Je retiens de lui rappeler si besoin est à celle-là ! Et quelle ne s’avise pas me le reprocher surtout ! Le petit comprimé bleu n’est pas aussi efficace que mes plantes psychotropes, mais je suis bien obligée de m’en contenter depuis que je suis ici. J’ai bien cru que j’allais en mourir, au début, de me coucher sans fumée pour me border. C’est avec Stéphane que j’ai pris cette mauvaise habitude récréative. Au début, j’ai bien essayé de résister, mais lorsque j’ai compris que je l’aimais, j’ai voulu tout faire pour lui plaire et j’ai cédé. Comme je l’avais fait avec ma mère lorsqu’elle a décrété que c’était lui que je devais fréquenter. Quoique, pour être sincère, je n’aurais pas adhéré à son idée, si Stéphane ne m’avait pas complètement fait craquer dès que je l’ai vu. Mais ça, je me garderai bien de l’avouer à ma mère car je préfère de beaucoup qu’elle continue de se le reprocher ! -… Tu vois Camille, c’est tout à fait le genre de garçon qu’il te faut ! Un beau jeune homme de bonne famille, dont l’avenir est tout tracé puisqu’il s’apprête à reprendre l’étude notariale de son père. De toute évidence, vu leur maison, leurs voitures et tout le reste, c’est une profession très rentable. D’après ton père, se serait même un très bon notaire et je veux bien le croire, car, sinon, ce ne serait pas le sien ! Heureusement que j’ai insisté pour qu’il l’invite à notre crémaillère avec sa famille. Quand on connaît son notaire depuis les bancs d’école, je ne comprends pas qu’on n’en fasse pas un ami. Surtout qu’ils sont très gentils ces gens là, même si elle est un peu nunuche et lui parfois très lourd, ce qui compte c’est que leurs enfants soient très bien élevés, que tu t’entendes avec leur fille Maud et surtout que tu ne laisses pas leur fils indifférent !… Stéphane a probablement fini par les rejoindre, ses aborigènes qui le fascinaient tant. S’ils ont eu un peu plus de discernement que moi, à l’heure qu’il est, ils l’auront sûrement dévoré ou miniaturisé en pendentif ! Je l’espère en tout cas ! Si j’avais osé dire à ma mère que cette toile accrochée maintenant dans cette pièce qui me sert de chambre n’était pas de moi, mais de lui, elle l’aurait carrément lacérée, voir brûlée quand elle trônait encore dans la mienne à la maison. Alors que j’exècre pourtant les souvenirs qu’elle m’évoque, je la garde délibérément sous les yeux, pour mépriser un jour son auteur au moins autant qu’elle aujourd’hui… Je me rappelle encore le soir de sa réalisation comme si c’était hier. Nous avions choisi le thème de la peinture pour nous aimer. La moquette de la chambre était recouverte de draps blancs et nous, nous étions nus et couverts de peinture !… - …Arrête de faire n’importe quoi avec tes pinceaux Camille, laisse moi faire s’il te plait, c’est moi le véritable artiste ici ! Tu ne te rends pas compte que c’est une œuvre digne du Louvres qui va apparaître sous tes yeux. J’ai choisi de signer « Camille Stéphane » je savais bien que ça te plairait, ça fait star ! Calme le rythme et arrête de me coller comme ça petite squaw, laisse moi encore cinq minutes devant le chevalet et après on passe aux choses sérieuses, promis. Alors ! Regarde un peu ce résultat princesse, ce n’est pas magnifique peut-être ? Bon, maintenant à nous deux ma jolie, viens voir un peu par ici. Tu vas t’allonger, te détendre et fermer les yeux. Je veux que tu restes sage, sans bouger, pendant que je vais peindre ton corps de la tête aux pieds, mais je te préviens, si tu remues, je t’attache ! Ha, j’oubliais, pour pimenter un peu la chose, je vais le faire avec le pinceau dans la bouche comme ça je pourrais garder les mains libres, ça peut servir… Après, se sera à ton tour de me faire la même chose et je te fais confiance pour trouver des variantes ma princesse !… Je revois encore ce curieux champ de bataille entièrement maculé et nos corps exténués et bariolés qui le jonchaient. On bu à s’en noyer, on a fumé à s’en perdre de vue et on a ri à en pleurer ! Comment aurais-je pu deviner ? Je croyais vraiment qu’il m’aimait ! C’est surprenant comme cet affreux tableau psychédélique, dont j’ai férocement gratté les signatures, lui ressemble finalement. C’est vraiment la vision la plus controversée du musée de mes souvenirs. Pourtant je sais bien que je ne pourrai plus jamais aimer comme ça, d’ailleurs « La pensée » me l’interdit et, pour une fois, je la crois et ne discute pas.
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